kantara


À la sortie d’El-Kantara, le barrage nous arrête. Les chiens, comme tu les appelles, me demandent mes papiers, éventrent mon sac, examinent mes appareils photo sous leurs yeux canins, violence bestiale au dos courbé par la nécessité de sculpter son échine à l’image d’un pays rongé par la corruption. Mon oncle s’énerve, je boue en silence, n’ai pas la langue pour la colère. Un autocar force les militaires à nous laisser aller.
Aujourd’hui nous ne photographierons pas les Gorges d’El-Kantara, l’entrée du désert où sont passés avant moi Touaregs et colons, chasseurs de têtes et d’images. La porte d’or a fondu sous le soleil bouillant de Biskra. El-Kantara est ma première image manquante, j’apprends qu’il faudra baisser la tête et éteindre le regard, accepter la défaite des mémoires, construire un équilibre entre ce qui a été pris et ce qui ne sera jamais rendu.
Eugène Fromentin les a dérobées une fois, l’histoire une deuxième. Tu m’as dit que l’Algérie avait perdu son indépendance en 1957, que dans les fissures de la terre sèche se sont alors immiscés ceux que tu appelles goumis - ceux qui voleront bientôt les lumières de la Lune rouge, de l’Étoile aussi – ceux qui matraquent encore les jeunesses du Hirak.
Dans la Casbah, les murs s’effondrent infatigablement, figés dans leur chute. Le béton assassiné comme Melouza, comme les rêves de ceux qui pleurent encore Mostefa, Larbi et Hassiba. Quand je partirai demain, l’agent des douanes refusera la fouille manuelle de mon appareil, il le glissera dans cette machine de mort aux images, tunnel à rayon-X qui torturent les traces sur le film.
À l’été 2022, un millier de scanner CT seront installés dans les aéroports états-uniens pour produire une image 3D des biens des passagers. Balayé par une lumière sans clarté, mes pellicules se voilent doublement, deviennent les reliques d’un voyage et d’une traversée, s’accordent à ce pays ligoté qui n’appartient plus ni à ses bourreaux ni à ses fils, dont l’absence d’image est au fondement d’une identité en ruine.
Aujourd’hui, l’image est morte. Ou peut-être hier, je n